Ma mère a appris le français à coups de règle, dans le pensionnat des sœurs à Atuona. Elle avait sept ans, c’était la première fois qu’elle quittait sa famille et son île. Quand elle parlait marquisien dans la cour pendant la récréation, la sœur la frappait sur les doigts avec une règle en bois épaisse. Une fois elle a saigné, et elle n’a pas pleuré devant les autres, par fierté. Elle a appris à se taire, puis à oublier les chansons que sa grand-mère lui avait apprises pendant les soirs au feu. À soixante ans, après la mort des sœurs, elle a recommencé à parler marquisien à ses petits-enfants. Elle dit que les mots étaient là, tapis quelque part au fond, et qu’il a fallu une vie entière pour leur permettre de remonter.